Amstel Shot Without Permission — la mise en scène invisible

Amstel Shot Without Permission : la mise en scène invisible

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Amstel Shot Without Permission : la mise en scène invisible

Amstel et l'agence INGO Amsterdam lancent une campagne qui photographie des amis dans des bars sans les prévenir, en barrant d'un trait rouge casting, location, wardrobe et retouch. L'idée est séduisante. L'analyse est plus nuancée.

Je comprends l'idée : répondre à une culture de l'image devenue trop posée, trop consciente d'elle-même.

En même temps, je trouve que la démonstration racontée ici est trompeuse. Barrer "casting", "location", "wardrobe" ou "retouch" dans un making-of ne prouve pas l'absence de construction. C'est même l'inverse : le fait de barrer ces mots en rouge est lui-même un geste publicitaire soigneusement conçu. On vous vend l'absence de pub avec les codes de la pub. Cela raconte surtout une version très publicitaire du processus.

Il faut reconnaître à l'agence INGO Amsterdam la qualité de l'idée de départ. Partir du constat que la culture visuelle est devenue trop consciente d'elle-même, et proposer d'y répondre par la spontanéité, c'est un angle juste et bien trouvé. La mécanique est claire, le territoire de marque est cohérent, et la campagne a le mérite de poser une vraie question sur l'époque. C'est exactement ce qu'une bonne agence créative doit faire : identifier une tension culturelle réelle et la transformer en territoire de communication. Le problème n'est pas dans la conception. Il est dans l'exécution et dans ce que la marque a accepté ou refusé d'assumer derrière.

À ce niveau-là, il est difficile de croire qu'il n'y ait eu ni tri, ni validations, ni arbitrages, ni narration de marque. Le client ne disparaît pas parce qu'il paie et qui paie décide. Il y a eu des réunions, des présentations, des allers-retours, des mois de conception, de setup, de mise en place dans les bars. On a monté une scène de théâtre. Rien n'est pris sur le vif sauf les gens eux-mêmes et encore, parmi des milliers de photos dont on ne verra jamais les trois quarts. On vous vend le résultat comme si tout s'était passé en une prise, un soir, par hasard. La mise en scène ne disparaît pas, elle se déplace : dans le choix des images, dans le montage, dans le récit autour du photographe, et dans tout ce qui permet à la marque d'exister visuellement tout en prétendant s'effacer. L'article rappelle d'ailleurs que la campagne s'inscrit dans l'ADN historique d'Amstel, associé à la convivialité entre amis dans les bars. On est donc bien dans une image de marque construite. Pas une découverte, une confirmation habillée en spontanéité.

Et même sans "casting" officiel, dès lors qu'un barman laisse les verres bien visibles côté logo, ou que des groupes sont orientés vers les fenêtres et les zones les plus photogéniques, on est déjà dans une forme de sélection et de mise en condition. Ce n'est peut-être pas un casting classique, mais c'en est une version plus discrète.

Même le making-of, filmé pour nous donner l'impression que tout se passe en direct, reste du montage. Filmer le photographe qui prend des photos sur le vif, c'est encore de la pub. Surtout quand on vous laisse croire que les photos ont été prises et publiées dans la foulée, ce qui est évidemment faux. Ce que cette campagne dénonce, la sur-mise en scène publicitaire, elle le pratique en version plus sophistiquée. Elle ne fait pas différemment. Elle vous fait regarder ailleurs pendant qu'elle manipule votre imagination, exactement comme la publicité le fait depuis des décennies. Ce sont des magiciens. Et un bon tour de magie ne fonctionne que parce que le public accepte de ne pas chercher le truc. Le témoin devient acteur dès qu'il y a une caméra derrière lui. Il participe donc lui aussi à la publicité, autant que les images finales.

Autre point : ce "vrai" montré reste très homogène. On ne voit pas vraiment la place de personnes de couleur, ni d'autres profils plus variés. Donc il y a bien un regard qui choisit, et ce regard n'est jamais neutre.

Bon coup de communication, oui. Présenter cela comme une absence de mise en scène, non. Pour moi, c'est surtout une mise en scène rendue plus invisible, donc plus facile à faire passer pour authentique.

Au fond, le but de cette publicité est simple. Dire aux consommateurs : on vous comprend, on est sincères avec vous, achetez notre marque parce que nous sommes le goût de l'authenticité. Nous créons du lâcher-prise entre vous. Nous sommes ce lien immuable que vous avez déjà. Nous sommes cette euphorie. C'est ce que dit cette campagne et c'est à ça qu'elle sert. Ce n'est pas un reproche, c'est une description. Toute publicité cherche à créer une appartenance émotionnelle. Amstel le fait bien. Le problème commence quand les moyens utilisés pour y arriver contredisent le message lui-même.

Et la contrepartie révèle presque tout le problème. La campagne se présente comme une célébration de l'amitié, de la convivialité et des moments partagés au bar, fidèle à l'ADN historique d'Amstel, puis propose aux personnes photographiées "une année de bière". Une campagne internationale. Des images exploitées commercialement à grande échelle. Et comme rémunération : de la bière. Ce n'est pas une récompense, c'est une façon peu élégante de ne pas payer.

Amstel est une marque multimilliardaire. Elle aurait pu offrir des places de concert, des loges dans des stades, des accès à des événements sportifs, des expériences collectives en lien direct avec ce que la campagne prétend célébrer. Elle a choisi un an de pack de 24 à consommer chez soi, seul, ce qui est précisément l'opposé de toute la promesse de convivialité portée par la campagne. La marque paie l'agence. L'agence fait en sorte que ça lui coûte moins cher. Et le résultat est que l'authenticité vendue est gratuite deux fois : dans la prise de vue et dans la rétribution.

Donc la marque récupère une image collective, chaleureuse et sociale, puis la traduit en récompense individuelle. Pas une vraie rémunération à la hauteur d'une campagne publicitaire. Pas une valeur équivalente à celle créée pour la marque. Qu'on les rémunère correctement d'abord, puis qu'on leur offre de la bière en plus, très bien. Là, au moins, il y aurait une forme de respect du rapport de valeur.

Parce qu'au fond, c'est presque absurde : toute la campagne met en avant le lien social dans les bars, puis la récompense finale renvoie à une consommation chez soi, beaucoup plus solitaire. La marque célèbre la convivialité, et vous rembourse en solitaire. Le fossé entre le discours et la récompense dit tout sur la sincérité réelle du projet. À force de vouloir célébrer la convivialité, la marque finit surtout par montrer qu'elle n'a peut-être pas si bien compris ce qu'elle prétend défendre.

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