Le design par comité tue les bonnes idées

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Le design par comité tue les bonnes idées

Personne n'a saboté le projet. Chacun a fait son travail avec sérieux. Et pourtant la proposition finale ne ressemble plus à rien. Le problème n'est pas le nombre de personnes autour de la table : c'est l'absence de règle sur ce que chacune a le droit de dire.

Il existe une courbe que toutes les agences connaissent et que peu de clients voient. La version 1 est nette, un peu risquée, elle a un point de vue. La version 2 corrige de vraies faiblesses et devient meilleure. La version 3 arrondit deux angles. La version 4 ne ressemble plus à rien. Personne n'a saboté quoi que ce soit. Chacun a fait son travail avec sérieux. Et pourtant le projet est mort en cours de route.

La mécanique du retrait

Le problème du comité n'est pas le nombre de personnes, c'est la direction dans laquelle il travaille. Autour d'une table de validation, chacun est légitime pour signaler ce qui le dérange. Presque personne n'est légitime pour imposer ce qu'il aime. Le résultat est mathématique : à chaque tour, on retire, on ne rajoute rien. Huit personnes qui retirent chacune un détail, ce sont huit soustractions et aucune addition.

Ce qu'on retire en premier, ce sont toujours les mêmes choses : l'angle vif, le mot qui tranche, la couleur qui ne fait pas l'unanimité, le vide qu'on trouve inquiétant. Autrement dit, exactement les éléments qui donnaient au projet sa force de distinction. Ce qui survit, c'est le fond de sécurité : le centrage, le bleu, le sourire, la phrase que personne ne peut contester parce qu'elle ne dit rien. Une marque tiède n'est pas le fruit d'un mauvais goût collectif. C'est le résidu d'un processus qui ne sait que soustraire.

Il faut être clair sur un point : le comité n'est pas le coupable. Une institution publique, un musée, une municipalité ou une entreprise de 200 personnes ont de bonnes raisons de faire valider largement. Le problème n'est jamais le nombre d'yeux sur un projet. Le problème est l'absence de règle sur ce que chaque paire d'yeux a le droit de dire, et sur qui tranche quand les avis divergent.

Un avis n'est pas un critère

« Je n'aime pas le orange. » C'est une phrase vraie, sincère, et parfaitement inutilisable. Elle ne dit rien sur la marque, rien sur le public, rien sur l'objectif. Elle dit quelque chose sur la personne qui parle. Et pourtant, dans la plupart des rencontres de validation, cette phrase a exactement le même poids que « le orange nous rapproche visuellement de notre principal concurrent ». La première est un goût. La seconde est un critère. Les traiter à égalité, c'est accepter que le projet se décide au hasard des préférences personnelles présentes dans la salle ce jour-là.

La correction est simple à énoncer et difficile à tenir : toute remarque doit être reliée à un objectif écrit avant le début du projet. Si l'objectif est « être reconnaissable à trois mètres dans un corridor de métro », alors « je n'aime pas le orange » n'est pas recevable, mais « le orange sature dans nos impressions grand format » l'est totalement. Le filtre n'est pas là pour faire taire les gens. Il est là pour transformer une réaction en information exploitable.

Traduire un commentaire en critère
Non exploitable
  • « Ça fait froid. »
  • « Je n'aime pas cette police. »
  • « Il manque quelque chose. »
  • « Ma conjointe trouve ça sombre. »
Exploitable
  • « Nos donateurs de 70 ans doivent s'y reconnaître. »
  • « Cette police n'a pas les accents français complets. »
  • « On ne voit pas où cliquer en premier. »
  • « Le contraste tombe sous le seuil d'accessibilité. »
Le même inconfort peut produire les deux colonnes. À gauche, il bloque le projet sans l'améliorer. À droite, il le fait avancer. Le rôle de la personne qui anime la rencontre est de faire passer les remarques de gauche à droite, à voix haute, devant tout le monde.

Le consensus n'est pas de l'adhésion

On confond souvent deux choses très différentes. L'adhésion, c'est quand une équipe est convaincue par une direction et la défend à l'extérieur. Le consensus, c'est quand plus personne ne s'y oppose. Une marque qui sort du consensus n'a aucun défenseur : elle a seulement épuisé ses adversaires. C'est pour cela qu'elle meurt vite, sans que personne ne s'en désole.

Une direction créative forte génère toujours un peu de désaccord au moment de la présentation. C'est même un signal fiable : si absolument tout le monde est à l'aise dès la première minute, la proposition ne dit probablement rien de particulier. La question à poser dans la salle n'est pas « est-ce que tout le monde est d'accord ? », mais « est-ce que cette direction sert notre objectif mieux que les autres ? ». La première question cherche la paix. La seconde cherche une décision.

Trois rôles à nommer avant la première présentation

La plupart des dérives de validation viennent d'une chose simple : personne ne sait, en entrant dans la salle, qui décide. Trois rôles suffisent à régler le problème, et ils doivent être annoncés au démarrage du mandat, pas au moment du conflit.

Le décideur. Une seule personne, nommée, qui tranche quand les avis s'opposent. Ce n'est pas nécessairement la personne la plus haute dans l'organigramme, c'est celle qui porte l'objectif du projet. Sans elle, chaque désaccord remonte d'un étage et le calendrier explose.

Les consultés. Les gens dont l'expertise est requise sur un aspect précis : la personne aux communications sur la clarté du message, celle aux opérations sur la faisabilité, celle aux finances sur le coût de production. Leur avis est demandé sur leur domaine, pas sur l'ensemble. On ne demande pas au service comptable si le bleu est joli.

Les informés. Tous les autres. Ils voient le projet, ils comprennent la logique, ils posent des questions. Ils ne votent pas. Ce n'est pas un manque de respect, c'est une clarification : leur temps est mieux investi à préparer le déploiement qu'à arbitrer un choix typographique.

Le cadre de décision, en pratique

Un cadre de décision tient en une page et se rédige avant la première esquisse. Il contient l'objectif du projet en une phrase, les trois critères sur lesquels les propositions seront jugées, le nom du décideur, la liste des consultés avec leur domaine, et le nombre de rondes de révision prévues au contrat. Cette page se relit à voix haute au début de chaque présentation. Trente secondes, à chaque fois.

Ce rituel a l'air anodin. Il change tout, parce qu'il déplace la conversation. Sans lui, la question implicite dans la salle est « est-ce que j'aime ça ? ». Avec lui, elle devient « est-ce que ça répond aux trois critères qu'on a écrits ensemble ? ». La même personne, dans la même salle, formule des remarques radicalement plus utiles selon la question à laquelle elle croit devoir répondre.

Le nombre de rondes compte aussi, et il doit être fini. Trois rondes bien cadrées valent mieux que huit rondes ouvertes. Une révision sans limite n'est pas un gage de qualité, c'est une invitation à repousser indéfiniment le moment de décider. Les meilleurs projets ne sont pas ceux qui ont été le plus révisés. Ce sont ceux dont les révisions portaient sur les bonnes questions.

Ce que l'agence doit faire de son côté

Il serait malhonnête de mettre toute la responsabilité du côté client. Une agence qui présente trois pistes équivalentes, sans recommandation, organise elle-même le vote qu'elle déplorera ensuite. Présenter des options sans hiérarchie, c'est demander à un comité de faire le travail de direction créative à notre place. Il le fera, et il le fera mal, parce que ce n'est pas son métier.

Une présentation solide recommande. Elle dit : voici la direction que nous défendons, voici pourquoi elle répond aux critères, voici ce que nous avons écarté et pour quelle raison. Les alternatives ne sont pas là pour être choisies, elles sont là pour montrer le territoire exploré et rendre la recommandation compréhensible. La différence est énorme : dans un cas on demande un arbitrage de goût, dans l'autre on demande une validation de raisonnement.

Il faut aussi accepter d'être présent quand ça coince. Beaucoup de projets se dégradent entre deux rencontres, dans un fil de courriels où les commentaires s'accumulent sans personne pour les traduire. Une heure de conversation vaut vingt courriels. C'est dans cette heure qu'on découvre que « ça fait froid » voulait dire « j'ai peur que nos membres plus âgés ne s'y retrouvent pas », ce qui est un vrai sujet, traitable, et qui n'avait rien à voir avec la température de la palette.

Le design par comité ne se soigne donc pas en réduisant le comité. Il se soigne en donnant à chacun une question à laquelle il peut vraiment répondre, et en nommant clairement celui qui tranche. C'est un travail de cadrage, et il se fait avant le premier tracé. C'est exactement la logique que nous défendons dans notre article sur les mauvais briefs, et c'est aussi la première chose qu'apporte une direction créative senior sur un projet. Si votre dernière refonte s'est terminée plus tiède qu'elle n'avait commencé, le problème n'était probablement pas dans les propositions. Parlons-en : expliquez-nous votre prochain projet et nous vous dirons franchement où le cadre risque de céder.

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